Deux croix à l’écart dans le cimetière de Sarcus

En 1916, le caporal Sylvestre Marchetti et le soldat Julien Lançon ont été « fusillés pour l’exemple » à Sarcus, village de l’Oise où je suis né en 1944. Mes parents habitaient Beauvais et chaque année, pendant les vacances scolaires d’été, je retournais à Sarcus chez ma grand-mère maternelle et ma tante. Dès l’âge de quatre ans, en 1948, j’allais à La Viefville. C’est ainsi que s’appelle le cimetière de Sarcus. J’accompagnais ma tante, plus rarement ma grand-mère. Elles avaient des vaches dans deux herbages de la Cavée d’Hayon et, à l’heure de la traite, nous passions devant La Viefville. Au retour, sauf s’il pleuvait, nous nous arrêtions au cimetière où se trouvent les tombes de ma famille. Parfois, nous faisions le tour complet du cimetière. Deux croix étaient à l’écart, derrière les hautes herbes, près du bac à eau. Elles marquaient l’emplacement des tombes de deux soldats français fusillés pendant la Première Guerre mondiale. Ma tante, personne vive mais très sensible, racontait les faits devant leurs tombes. Puis il y avait un silence, le temps qu’elle essuie ses larmes et nous repartions. Pour l’enfant que j’étais, la mort de ces deux soldats gardait un caractère mystérieux. Un demi-siècle plus tard, le 9 novembre 2003, France 3 diffuse un reportage sur les « Poilus de la honte ». Dans cette émission apparaît le général André Bach, ancien chef du Service historique de l’Armée de Terre. Il a consulté les dossiers des soldats français « fusillés pour l’exemple » de 1914 à 1918. Il a voulu ainsi, dit-il, « porter un regard sur ce qui s’est passé et voir quelle politique avait conduit à ces actes ». Le premier tome sort peu avant le 11 novembre 2003 : Fusillés pour l’exemple : 1914-1915, Paris, Ed. Tallandier. Le Général Bach prévoit plusieurs tomes, un pour les soldats fusillés en 1916 et un ou deux autres pour ceux de 1917 et 1918. Le 10 novembre 2003, je rencontre un journaliste du Courrier picard. Je lui parle des deux soldats fusillés en 1916 à Sarcus. Il est aussitôt intrigué par ce que je lui dis. Nous prenons rendez-vous au cimetière de Sarcus. Il découvre les deux tombes.

11 Novembre 2003 : un premier article est publié

Dès le lendemain, mardi 11 Novembre 2003, 85e anniversaire de l’Armistice, un grand article avec un titre en gros caractères et une photographie paraît à la page 40 du Courrier picard : « Deux croix de bois à Sarcus – Ci-gît deux soldats fusillés en 1916. Ils avaient refusé de porter des pantalons tachés de sang de leurs camarades tués au front. Leur ordre de grâce arriva deux heures après leur exécution. François Beauvy réclame qu’on répare l’injustice. » L’histoire du « pantalon tâché de sang » a été ajoutée par le journaliste car la rumeur faisait état « d’habits tachés de sang ». J’avais bien dit qu’il s’agissait d’une « rumeur ». En 2003, personne ne connaissait encore la véritable histoire des deux fusillés. Dix jours plus tard, le 21 novembre 2003, Le Réveil publie un article avec ce titre : « L’écrivain François Beauvy réclame qu’on répare cette injustice. Deux soldats fusillés pour un pantalon ! » Le journaliste du Réveil cite aussi le « pantalon » précédemment ajoutée par son confrère. Peu de temps après, je rencontre M. Xavier Boulnois, Maire de Sarcus. Il a lu les journaux et nous parlons des deux fusillés. J’ai lui demande s’il a des documents. Il me communique aimablement les copies des actes de décès et d’une lettre qu’il a adressée le 29 juillet 1996 au « Commandant du Bureau central des Archives administratives et militaires, caserne Bernadotte à Pau (64023) ». M. Boulnois voulait en savoir plus sur l’exécution des deux soldats : « Les rumeurs les plus incroyables courent sur leur compte, écrivait-il, et je voudrais être en mesure de pouvoir rétablir la vérité. » La réponse avait été négative. Le dossier ne pouvait être ouvert qu’après un délai de cent ans !

Fusillés à l’aube du 22 octobre 1916

Avec les actes de décès, je découvre l’état civil complet des deux soldats dont, tout petit, j’ai vu les tombes. Le premier s’appelle Sylvestre Marchetti. Il est né le 2 janvier 1894 à Taglio-Isolaccio (Corse), caporal au 8e Régiment d’infanterie coloniale, 8e compagnie, matricule 14025. Le second s’appelle Julien Louis François Lançon. Il est né le 11 février 1893 à La Bastide-des-Jourdans (Vaucluse), simple soldat au même régiment, même compagnie, matricule 14570. J’en suis d’autant plus ému que j’ai effectué moi-même mon service en 1963-1964, dans ce corps d’infanterie devenu « infanterie de marine ». Chacun d’entre eux est indiqué « décédé au lieu-dit la Cavée de Hayon ». Il s’agit de la « Cavée d’Hayon », lieu-dit commençant au cimetière, au départ du chemin menant à Hayon, hameau de la commune de Sarcus. Leur décès est indiqué à la date du 22 octobre 1916, à 6 heures 30 du matin. Comme tous les condamnés, ils ont été exécutés au petit jour. En mars 2005, un autre documentaire, « Fusillés pour l’exemple » est diffusé par France 5. Il y est de nouveau question du Général André Bach. Celui-ci fait un travail remarquable avant la prescription de cent ans à laquelle est soumise toute archive. Il a décidé d’ouvrir tous les dossiers et de donner des chiffres longtemps demeurés secrets. De septembre 1914 à juin 1918, la justice militaire française a prononcé près de 2500 condamnations à mort qui ont conduit à l’exécution de 550 soldats français. Le Général Bach a consulté 140 000 dossiers des minutiers des Conseils de guerre.

Un général découvre la vérité

En ce début d’année 2005, le deuxième tome de l’ouvrage du Général Bach n’est toujours pas en librairie. Je décide donc de lui écrire le 6 avril 2005. Il me répond le 18 mai suivant qu’il travaille à ce livre qu’il aimerait bien « voir publier avant la fin de l’année 2005 ». Il a la gentillesse de me communiquer l’essentiel des faits. Les précisions qu’il me donne me permettent d’écrire un court récit de leur mort dans mon livre bilingue picard/français, Acoute min tiot / Ecoute mon petit, Beauvais, Ed. Awen, 2006, réédité en 2008, p. 106-111. Bien sûr, les causes de ces deux exécutions sont différentes de la rumeur. Le Général Bach note : « La mémoire populaire a dû confondre ces événements avec l’histoire de Lucien Bersot, ce soldat du 60e R. I. qui en 1915 avait refusé de prendre un pantalon taché de sang et avait été fusillé. » Il ajoute : « L’affaire qui nous occupe ici est d’un tout autre genre. Il s’agit d’une manifestation de soldats épuisés qui contestent le bien fondé des ordres reçus. » Le Général Bach ignorait le lieu d’inhumation des deux soldats. « Vous m’avez appris que leurs tombes sont à Sarcus », m’écrit-il. En effet, seuls les habitants de Sarcus et quelques personnes des environs connaissaient ces tombes. Le 11 Novembre 2003, en faisant publier un article dans le Courrier picard, j’ai donc commencé à faire connaître leur existence au-delà du village. Mais à Sarcus, les soldats fusillés n’ont jamais été oubliés. Au début des années 1950, aux dates de commémoration du 14 Juillet et du 11 Novembre, l’instituteur et secrétaire de mairie, M. Marcel Tison, faisait déposer par les enfants de l’école, une rose sur leur tombe comme sur celles des autres Anciens Combattants, dont celle de mon grand-père, Jude Vasseur, mobilisé sur différents fronts durant toute la Première Guerre mondiale.

Des tombes fidèlement entretenues

En 1962, M. Edouard Bellanger, employé de la commune, a remis en état les tombes, de son propre chef. Il les a ensuite entretenues jusqu’à sa retraite, allant jusqu’à planter un petit drapeau devant chaque tombe d’Ancien Combattant la veille des fêtes nationales. Il est décédé en 1988. Son neveu, M. Michel Bellanger, lui succède comme employé communal en 1972 et, à son tour, s’occupe de l’entretien des tombes du caporal Sylvestre Marchetti et du soldat Julien Lançon : nettoyage, apport de gravillon, ratissage, remise en état des croix et pose de plaques en aluminium gravées aux noms des fusillés, avec les dates de naissance et de décès. M. Michel Bellanger continue, encore aujourd’hui, d’accomplir cette tâche bénévolement. Le livre du Général Bach sur les fusillés de l’année 1916 ne paraît ni en 2005 ni en 2006 comme celui-ci le souhaitait. Je le sollicite donc de nouveau le 14 février 2007 par courriel. Il me répond le lendemain : « Mon éditeur [Ed. Tallandier] craignant que Fusillés 1916 ne soit pas un succès de librairie, le livre ne sortira pas chez lui. Du coup sa publication va être malheureusement retardée, le temps que je trouve un autre éditeur. » Le général Bach, historien actif, est déjà attelé à un nouvel ouvrage et il manque de temps pour rechercher un nouvel éditeur.

L’histoire enfin révélée

Le 4 novembre 2008, le Courrier picard publie un supplément : « Armistice de 1918. Numéro spécial 90e anniversaire ». Au bas de la 5e page, un article citant les références de mon livre est publié, avec pour titre : « Sarcus (60) – Fusillés pour l’exemple ». Après ce troisième article, le sort des deux militaires français fusillés à Sarcus a commencé à être connu bien au-delà du département. C’était mon souhait. On m’a écrit et téléphoné pour se procurer mon livre et obtenir des détails. Exerçant mon travail d’écrivain, j’ai « jeté une bouteille à la mer » et elle a fait son chemin. Je remercie celles et ceux qui l’ont trouvée et ont bien voulu prendre le relai. Une association s’est notamment constituée à Taglio-Isolaccio, en Haute-Corse, commune d’où était originaire le caporal Sylvestre Marchetti. Ses responsables ont pris contact avec M. Xavier Boulnois, Maire de Sarcus, et avec moi-même. M. Boulnois a toujours eu le souci de préserver la mémoire du caporal Sylvestre Marchetti et du soldat Julien Lançon. Il reste maintenant à faire réhabiliter deux jeunes hommes innocents. L’union de tous ceux qui s’intéressent à leur sort est la meilleure voie pour y parvenir.